Mme Bernadette Joris, Ecrivain public
| Interview réalisée en avril 2026 |
Quel est votre parcours professionnel et comment êtes-vous devenue écrivain public ?
J’ai obtenu un diplôme en secrétariat mais je n'ai finalement pas vraiment travaillé dans le domaine bien que mes études ont certainement contribué à ma capacité de rédiger tout en acquérant un esprit de synthèse. Ma carrière professionnelle a été entrecoupée de soucis de santé. Mon activité d'écrivain public (remarquez que je ne genre pas ma profession, par choix) me permet de moduler mon temps de travail en fonction de mes capacités. Auparavant, j'ai travaillé dans divers domaines : gérante de magasin, transcription d'actes notariés pour le Bureau des Hypothèques, présidente d'une asbl de patients avec rédaction de nombreux courriers ainsi que nombre d'articles pour un périodique trimestriel. J'ai suivi des formations à l'écoute et en gestion de groupes, ce qui m'est utile dans ma fonction actuelle.
Fin 2011, l'asbl PAC Mons-Borinage (Présence et Action Culturelles) propose une formation de base en148 heures pour écrivains publics. À l'issue de ma formation EP, j'ai été invitée à participer au Réseau montois des écrivains publics de PAC Mons-Borinage. De ce fait, j'ai eu l'opportunité de proposer mes services aussi bien dans l'axe individuel que l'axe collectif, ces deux axes rentrant dans des critères imposés par la Fédération Wallonie-Bruxelles, cette dernière subsidiant PAC.
Quelles sont les différents types de missions que vous effectuez ?
J’exerce, d’une part, au niveau individuel, pour PAC, j'ai commencé par assurer, en alternance avec une collègue, une permanence hebdomadaire à la prison de Mons. Il y a plusieurs années, suite à d'importantes grèves du personnel pénitentiaire, le remaniement des services a hélas entraîné sa suppression et il a été impossible de la réinstaurer pour des raisons internes à la prison. Depuis quelques mois seulement, la permanence a repris et est assurée par d'autres collègues du réseau EP. Les courriers généralement demandés par les personnes incarcérées sont destinés à la famille, l'avocat, le tribunal, les assurances pour la maison ou la voiture.
D’autre part, pour l'axe collectif, depuis plus de dix ans, je fonctionne dans une mission d'Education Permanente via le PAC. Plus loin dans mon témoignage, à la question concernant la journée d'un écrivain public, je détaille divers thèmes sociétaux que j'ai traités avec ma responsable du réseau EP avec qui je travaille en duo. D'autres collègues proposent des animations en ateliers d'écriture dans des maisons de retraite.
J'exerce aussi à titre privé. Au départ, sollicitée par des connaissances, leurs amis et par ricochets leurs familles respectives, le cercle s'est fortement élargi. Je n'ai jamais eu à faire de publicité, ce qui tend à prouver qu'il y a donc un réel créneau à combler en la matière.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?
D'aussi loin que je me souvienne, je suis passionnée par les mots, les tournures de phrases, les expressions courantes, etc. J'aime écrire mais aussi écouter les gens, dans leurs non-dits également. Leur parcours de vie m'intéresse. Il faut cerner l'essentiel des attentes de mon/ma bénéficiaire afin d'y répondre au mieux, car il arrive souvent que les propos formulés à la base ne reflètent pas réellement la raison profonde de leur interpellation. Tous ne savent pas aller à l'essentiel. La chanson française a largement ouvert mon esprit également. Brel, Brassens, Ferrat, Piaf... ont bercé mon enfance. Parallèlement, j'ai acquis assez vite une bonne orthographe. Mais surtout, l'humain m'intéresse. Sans doute suis-je aussi équipée d'une certaine empathie. Je me suis rendue compte qu'à un moment donné, qui que l'on soit, on a tous des lacunes qu'un autre pourrait peut-être combler. J'ai aussi la curiosité d'approcher un monde ou un environnement qui ne sont pas spécifiquement les miens.
Quels sont les avantages de ce métier ?
Indiscutablement, un avantage non palpable, c'est le retour humain. La personne est reconnaissante qu'ensemble, on ait pu mettre en mots dans un langage écrit la raison pour laquelle elle me sollicite. Il est satisfaisant de la voir repartir avec l'espoir d'une issue favorable à son dossier. Je suis souvent touchée par la confiance des personnes qui, au travers de leurs confidences, se mettent à nu en dénonçant des situations de leur vie privée. En tel cas, pouvoir en parler peut les aider à avancer. Mais je refuse d'agir ou interagir à leur place.L'écrivain public doit rester dans le cadre pour lequel il a été sollicité. Il n'empêche que cela amène un sentiment d'être utile à la société.
Et les inconvénients ?
La frontière est parfois bien mince entre le rôle d'écrivain public et celui d'un assistant social. Il est important de se positionner afin de ne pas tomber dans l'assistanat et de s'y perdre. Par contre, humainement, il est parfois bien difficile de pouvoir prendre de la distance par rapport à ce qu'on entend car cela peut rebondir sur des faits que nous avons nous-mêmes vécus. Il faut pouvoir poser ses limites et se protéger émotionnellement. De là l'importance d'apprendre à mettre cette distance entre la fonction d'écrivain public et la frontière avec sa propre vie privée.
Il peut également être frustrant de ne pas connaître l'issue d'une problématique qu'on a traitée. Mais nous avons un devoir de réserve, à défaut cela fausse la relation entre l'écrivain public et son bénéficiaire. Il m'est arrivé de refuser une sollicitation. Il s'agissait d'une étudiante qui devait rentrer un travail de fin d'études, J'avais accepté de l'aider mais je me suis rendue compte qu'en fait, elle attendait que je le fasse à sa place.
Est-ce qu’il y a une rencontre qui vous a particulièrement marquée ?
Lors d'une de mes permanences en milieu carcéral, un détenu d'une cinquantaine d'années avait souhaité envoyer ses vœux de joyeux anniversaire à ses deux petits-enfants. Parallèlement, il s'était inscrit aux cours d'alphabétisation proposés par la prison. Après notre entrevue, je lui ai imprimé son courrier en double exemplaire afin qu'il en garde trace pour pouvoir le lire plus tard par lui-même. C'est du moins ce qu'il a juré de faire mais je ne saurai jamais si ça a été le cas.
Je citerai aussi cette jeune femme sans-abri, malmenée par son milieu familial dès son enfance, que j'ai accompagnée jusqu'à son relogement. Depuis, elle a rebondi et a trouvé un travail dans lequel elle s'investit depuis dix ans. Nous sommes toujours en contact.
J'ai vu un jour un bénéficiaire s'effondrer en pleurs en avouant son analphabétisme au groupe. J'ai alors fait les démarches pour le diriger vers l’association Lire et Ecrire. Par la suite, il était heureux de pouvoir me montrer ses progrès en lecture à la vue d'un panneau.
Comment se passent vos missions d’écrivain public ?
Que ce soit dans ma vie privée ou mon investissement dans le cadre de PAC, pour une rencontre individuelle avec un bénéficiaire, nous prenons rendez-vous, généralement par téléphone. La personne m'a déjà donné une idée du sujet à traiter, ce qui me permet d'évaluer à l'avance si ce sera ou non un sujet à traiter sur un plus long terme et s'il faudra aller chercher ailleurs des informations. Si besoin, la finalisation d'un courrier peut être différée, en tel cas on reprend rendez-vous. Un suivi de dossier peut s'étaler sur plusieurs mois. Après approbation du bénéficiaire, le courrier est imprimé ou parfois envoyé par e-mail. Si le bénéficiaire ne sait pas lire, je le lui lis et il arrive que je doive rédiger l'adresse du destinataire sur l'enveloppe. Lorsque des courriers de réponse arrivent chez le bénéficiaire, il reprend rendez-vous pour que nous puissions faire ensemble le suivi le cas échéant.
Pour des projets relevant de l'axe collectif, ils se déroulent en petits groupes sur un thème donné. Ces projets se traitent généralement sur plusieurs mois. C'est PAC qui initie le projet, organise les rencontres (ateliers d'écriture) et les animations. Généralement, PAC travaille en partenariat avec diverses institutions à caractère social ou culturel. Je m'investis en parallèle en tant qu'écrivain public et en co-animation dans des constats sociétaux dont la finalité est d'informer sur des réalités trop méconnues du grand public. Quelques exemples : la vie des gens de la rue, le mal-logement, les femmes immigrées, la charge mentale de la femme... Mais aussi, il y a des sujets plus légers, notamment celui de la soupe (son origine, les expressions liées à la soupe, l'industrialisation de l'alimentation...).
Comment se déroulent les ateliers d’écriture dont vous parlez ?
On parle d'ateliers d'écriture mais personne n'est obligé de rédiger. Je suis présente pour prendre note. Auparavant, avec la responsable du projet, nous avons préparé en amont le déroulé de ces ateliers. La parole, écrite ou dite, des uns et des autres est précieuse. D'ailleurs, souvent le plus intéressant se trouve dans les petites phrases qui semblent anodines, parfois même hors contexte. Ce sont elles qui donnent plus de sens encore au sujet abordé.
Certains projets peuvent aboutir sur la rédaction d'un livre, une exposition ou une pièce de théâtre. Dans ce dernier cas, elle est interprétée par le public même qui a participé au projet.
En pratique, je suis présente dès les premières rencontres d'un projet afin de recueillir les propos et témoignages des participants. Des techniques spécifiques d'animation ont pour but de favoriser l'émergence de la parole. Certains participants ont à cœur de prendre la plume pour écrire ce qu'ils ont à dire. Pour d'autres, c'est moins évident mais je suis là pour y suppléer. Ensuite, je reprends l'ensemble des propos tenus pour entamer le travail de transcription, les répartir par thèmes et en faire ensuite une analyse de synthèse. Lorsqu'il s'agit d'en rédiger un livre, au sein du PAC, nous nous documentons pour compléter l'information et utilement renseigner le lecteur afin de mettre en lumière une problématique donnée. Si un projet aboutit en représentation théâtrale, je suis également présente tout au long de son élaboration et œuvre dans l'ombre le jour du spectacle.
Il y a-t-il donc des projets particuliers que vous avez réalisés dans le cadre de ce métier ?
Comme cité plus haut, j'ai réalisé la maquette de plusieurs livres, parus dans la collection 'Agir par l'Écriture' de PAC.
'Tous aux abris' : élaboré avec d'anciens SDF relogés. Le livre dénonce le mal-logement et les difficultés, renoncements à faire, pour parvenir à payer son loyer lorsqu'on est en situation de précarité. Le livre a trouvé une prolongation avec la mise en œuvre d'une représentation théâtrale (Home Sweet Home) que j'évoque plus bas.
'Ma parole de femme, dans l'immigration' : Le livre reprend les témoignages de femmes déracinées suite à une guerre, un mariage ou autre raison. L'une d'entre elles raconte son périple. Partie de Syrie, elle est arrivée à pied chez nous. À l'issue du projet, une petite représentation théâtrale a également été présentée au grand public.
'Lieu de vie, lieu d'envies (en maison de retraite)' : Le livre parle de l'amour sous toutes ses formes chez nos aînés mais aussi du droit à l'intimité lorsqu'ils vivent en maison communautaire. Le livre a été présenté au salon 'Envie d'aimer', organisé à La Louvière, il y a deux mois.
'Histoires de soupe, le goût des mots' : Le livre remonte aux origines de la soupe, en commençant par l'invention du feu. L'homme a utilisé des pierres convexes en guise de contenants. Les participants ont raconté leurs souvenirs d'enfance, d'anecdotes de repas familiaux. On y évoque l'industrialisation de la soupe, etc. Le livre avait donné lieu à une journée théâtrale d'animations diverses au sein de la Maison Folie.
Le livre 'Tous aux abris' a abouti à une pièce de théâtre, 'Home Sweet Home', jouée plus d'une dizaine de fois en communauté française, en partenariat avec le Théâtre des Rues. La pièce a aussi été jouée devant Me Christine Mahy, présidente du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté et également devant divers politiciens. Les acteurs étaient ceux-là même qui ont témoigné dans 'Tous aux abris'. Au départ, ils sont tous passés par la Maison d'accueil Saint-Paul et pour certains, ils y sont toujours suivis pour leur gestion financière par le Service d'Accompagnement Extérieur.
En juin prochain, en 2026, après plus d'un an de rencontres de femmes de tous horizons, ces dernières interpréteront la pièce de théâtre 'Le Tic Tac de l'oubli'. Il s'agit de dénoncer la charge mentale de la femme, ce que sous-entend le poids du regard par rapport à l'âgisme et au jeunisme, On y évoque aussi un phénomène actuel qui interpelle notre société par rapport à la tradewife. La pièce est déjà déjà programmées pour d'autres dates en automne.
Quels sont les endroits dans lesquels vous vous rendez en tant qu'écrivain public ? Comment une permanence se déroule-t-elle ?
Lorsque je reçois en individuel et à titre privé, c'est à mon domicile ou celui du bénéficiaire.
Des collègues du réseau EP se déplacent soit en maison de retraite, dans une bibliothèque, un service communal...
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite exercer ce métier ?
En premier, être à l'aise avec l'orthographe. Avoir une certaine capacité d'écoute, un esprit de synthèse et être prêt à traiter des sujets très divers ainsi qu'à rencontrer tous les publics.