Mme Anne De Greeff,
Product Manager (Asie), 7Plus Tour Operator Belgium
| Interview réalisée en novembre 2025 |
Pouvez-vous retracer brièvement votre parcours scolaire ?
Mon parcours est tout à fait atypique. J’ai suivi un enseignement général pendant mes trois premières années en secondaire. Comme l’enseignement classique ne me convenait plus, mes parents ont eu la bonne idée de me réorienter. Je suis passée dans l’enseignement technique « langues », avec vingt heures de cours de langue par semaine : cinq heures de français, cinq heures de néerlandais, cinq heures d’anglais et cinq heures d’allemand. À la fin de mes humanités, je pouvais me targuer d’être quadrilingue sans difficulté. Au départ, je voulais devenir assistante sociale ou journaliste, mais mes parents ont décidé que je devais commencer à travailler.
Quelles ont été vos expériences professionnelles avant votre emploi actuel ?
J’ai travaillé six mois dans le secteur bancaire, au sein d’une banque anglaise, mais cela ne me convenait pas du tout car il fallait beaucoup de rigueur et un comportement très strict. Ensuite, j’ai eu l’opportunité de répondre à deux annonces : l’une pour une agence de voyages, l’autre pour un tour-opérateur. Après les entretiens, j’ai choisi le tour-opérateur, non pas pour le type de travail, mais parce que les personnes rencontrées m’ont plu et j’ai imaginé que la collaboration serait plus agréable. C’est ainsi que je me suis lancée dans le tourisme, et depuis, je n’ai jamais quitté ce domaine.
En quoi consiste votre métier ?
J’ai toujours travaillé pour de petites structures, ce qui implique une grande polyvalence. Une journée type commence par décrocher le téléphone et écouter la demande. Chez un tour-opérateur (qui est un grossiste), ce sont les agences de voyages qui nous contactent, pas les clients directs. Je travaillais pour un tour-opérateur qui vendait des voyages avec des vols
réguliers. Je m’occupais surtout les destinations asiatiques. Il fallait consulter Amadeus pour trouver le meilleur horaire et le meilleur prix, puis vérifier si le programme correspondait à une brochure ou s’il fallait créer un programme sur mesure. Je contactais alors le correspondant local pour organiser les prestations selon la demande et le profil du client. Ensuite, je faisais le calcul des prix et je vérifiais la TVA. Je suivais le dossier de A à Z : devis, factures, documents de voyage, formalités légales. Cependant, il serait illusoire de croire qu’une vente se conclut en une ou deux fois : le client change d’avis ou précise davantage sa demande, son budget, etc. Après le voyage, on peut recevoir un commentaire de l’agent de voyage : un voyage, ce n’est pas que la théorie, c’est aussi la réalité des événements.
Je m’occupais aussi de la création des brochures : s’inspirer des nouvelles tendances, rédiger les programmes en français, traduire en néerlandais, calculer les prix, choisir les photos. Mais il n’y avait pas que la partie « bureau » : nous participions à des voyages d’étude pour inspecter les hôtels et les sites touristiques. Il fallait aussi gérer les imprévus comme une grève ou une météo défavorable.
Je précise que j’ai pris ma pension juste après le COVID, mais deux ans plus tard, mon ancien patron m’a recontactée en me disant : « Tu es trop jeune pour arrêter si tôt, on a encore besoin de toi ». Aujourd’hui, mon travail est différent : je travaille à domicile, je m’occupe des gros clients, des plaintes (il y en a très peu), des traductions. Je ne vais au bureau qu’une fois par mois.
Pourquoi avoir choisi ce métier ?
Au départ, c’était pour les langues et l’illusion de voir le monde. J’ai compris que ce n’était pas que des vacances. Puis, j’ai un contact facile, je ne suis pas trop timide, donc le tourisme, pourquoi pas ? C’est un travail passionnant, riche en découvertes et en contacts humains.
Quels sont les aspects positifs et négatifs de votre profession ?
Les aspects positifs sont la richesse des rencontres et des découvertes. J’ai voyagé dans des destinations où je n’aurais jamais mis les pieds, et généralement j’étais reçue comme une reine. J’ai aussi rencontré des femmes extraordinaires dans des pays où leur évolution était limitée (à titre privé, je fais partie d’une ONG qui défend les femmes). J’ai découvert des cultures différentes, ce qui remet les pendules à l’heure : on se plaint souvent de notre confort, que l’on considère comme un inconfort.
Un autre avantage est qu’il faut se tenir informé de tout ce qui se passe au niveau géopolitique.
La contrainte, c’est qu’il faut être réaliste et accepter que ce n’est pas un boulot « nine to five ». Il y a des permanences le week-end et, personnellement, mon correspondant peut me contacter 24h/24 si j’ai un groupe sur place qui rencontre des difficultés. Le salaire n’est pas toujours en rapport avec le nombre d’heures.
Selon vous, quelles sont les qualités requises pour exercer ce métier ?
Il faut être courageux, patient et persévérant, car il arrive de devoir recommencer un dossier trois ou quatre fois. Il faut maîtriser les langues, au minimum le français, le néerlandais et l’anglais, et être à l’aise avec les outils informatiques.
Avec qui collaborez-vous ? Est-ce un travail d’équipe ?
Oui, c’est un travail d’équipe. Je collabore avec mes collègues spécialisés par destination, avec les correspondants locaux et avec les agences de voyages. Mais il y a aussi beaucoup d’autonomie.
Quelles sont vos conditions de travail ?
Avant, je travaillais au bureau, à cinquante-cinq kilomètres de chez moi. Aujourd’hui, je travaille à domicile, avec des horaires flexibles et je vais au bureau une fois par mois.
Comment se porte le secteur du tourisme en Belgique ?
Le secteur a beaucoup évolué. Avant, il fallait une licence et un accès à la profession, maintenant ce n’est plus nécessaire. Il y a plus de concurrence, les plateformes et les influenceurs ont changé la manière de vendre. Les clients sont plus exigeants parce qu’ils ont accès à la même information que nous : désormais, il faut pouvoir défendre son programme. La digitalisation est massive et le COVID a bouleversé les habitudes et les relations de travail. Malgré tout, les agences et les tour-opérateurs restent indispensables pour la sécurité et la qualité.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans ce métier ?
Je conseille de se former sérieusement, d’apprendre les langues, d’être honnête et disponible, de ne pas mentir au client et de savoir dire « je vais me renseigner ». Il faut accepter l’imprévu et rester motivé. Il faut aussi avoir de l’empathie et ne pas se décourager.
Avez-vous une anecdote à partager ?
J’en ai beaucoup ! On m’a déjà dit que je devrais écrire un livre.
Lors d’un voyage d’étude au Vietnam, nous avons eu une panne de car en pleine nuit. Nous sommes sortis pour prendre un peu l’air et, au loin, nous avons entendu des chants d’enfants. Intrigués, nous nous sommes approchés et avons découvert une petite baraque où un professeur avait réuni des élèves. Ils nous ont invités à entrer et nous ont offert à boire. Nous sommes restés là le temps que le chauffeur répare le pneu crevé. C’était un moment exceptionnel.
Lors d’un autre voyage d’étude, nous étions accompagnés d’un guide vietnamien de 70 ans. Il parlait un français parfait, mais avec une intonation particulière. Il nous a fallu quelques heures pour nous habituer à sa manière de prononcer certains mots. À un moment, il nous confie que son rêve est de voyager en France pour découvrir les lieux évoqués par Alphonse Daudet dans Les Lettres de mon moulin. Et là, dans la baie d’Along, il commence à nous déclamer par cœur un extrait de cette œuvre, sans intonation, mais avec une précision incroyable.
Ce même guide, plus tard, a accepté de nous parler de l’histoire dramatique qu’a traversée son pays lors de la guerre du Vietnam. Nous étions assis dans un jardin, en train de prendre le thé, tandis que le soleil se couchait. Nous l’avons écouté, captivés. Ce sont des instants suspendus qui font toute la richesse de ce métier.